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Avec seulement 8 places par filière, le concours de l’ENS pour l’édition 2020 fait couler beaucoup d’encre et de salive

La publication des arrêtés de lancement des différents concours dans le domaine de l’éducation secondaire au Cameroun fait débat ces jours-ci. Les interprétations sont diverses. Certains y voient l’annonce d’une grande crise économique dont les premiers signes remonteraient d’ailleurs à quelques années déjà avec la multiplication des réunions d’urgence entre les différents ministres d’économie de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC). D’autres encore y voient une tentative de manipulation politique de la part des autorités camerounaises qui prépareraient ainsi une annonce du président Biya consistant à revoir à la hausse le nombre de places ainsi allouées et en profiter pour démontrer son humanité. Sans vouloir jouer au devin et dire si cette seconde interprétation sera confirmée ou infirmée dans les jours à venir, je pencherai plutôt pour une troisième interprétation ; celle suivant laquelle le Cameroun est définitivement en train de mettre fin au grand mythe de la fonction publique toute puissante et toute absorbante. Pour comprendre les raisons de cette interprétation, je vais me poser deux questions.

1-LES FONCTIONNAIRES CAMEROUNAIS SONT-ILS PLUS HEUREUX QUE LES NON-FONCTIONNAIRES ?

Lorsque j’étais à l’Université de Bamenda en 2013, j’ai observé que le campus avait, en dehors de l’école normale supérieure d’enseignement général (HTTC) et l’école normale supérieure d’enseignement technique (HTTTC), plusieurs grandes écoles (école de tourisme, école de technologie, faculté de médecine, etc.) dont la formation n’était pas sanctionnée par une intégration directe à la fonction publique. Alors que je m’attendais à ce que ces autres écoles ne soient pas courues, ce fut exactement le contraire. Beaucoup d’étudiants qui y étaient ne présentaient aucune envie à notre égard, futurs fonctionnaires. Je commençais alors à voir qu’on pouvait aller à l’université et ensuite faire un concours qui ne donnait pas directement accès à la fonction publique sans que cela soit pour autant un objet de stress. Pour moi qui venait de la zone francophone, c’était quelque chose de très difficile à imaginer, non pas parce que toutes les grandes écoles francophones donnent accès à une intégration directe mais parce que devenir fonctionnaire a toujours été un but majeur des études que je faisais. Le constat est pourtant frappant, les fonctionnaires de l’éducation au Cameroun auraient souhaité, pour la grande majorité, ne pas être enseignants. Il suffit pour l’attester d’observer les groupes dont ils sont membres sur les réseaux sociaux et de voir le nombre de plaintes quotidiennes qui y sont exprimées. On pourrait aussi confirmer ce fait en observant le taux d’enseignant qui se livrent à des activités parallèles, ce qui veut dire qu’ils ne peuvent vivre uniquement sur la base de leur salaire. Cette précarité met-elle ces fonctionnaires dans une position de supériorité par rapport aux autres ? Il me semble que la réponse est non.

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2-LA POLITIQUE D’INTÉGRATION DIRECTE DES DIPLÔMÉS EST-ELLE ANTITHÉTIQUE AU DÉVELOPPEMENT ?

Le développement en tant que transformation positive rime nécessairement avec le passage d’un état de passivité à un état d’activité. Le développement est donc clairement opposé à toutes formes d’attentisme et de routine. Cette absence de routine est une chose qu’un fonctionnaire ne peut avoir, non pas parce que sa profession est routinière, mais parce que sa paie l’étant, il se trouve alors dans un état de passivité telle qu’il n’arrive plus à imaginer des possibilités autres de conversion de son intelligence. On observe ainsi que les fonctionnaires ont moins tendance à bousculer l’ordre établit dans la société. On pourrait penser que cette passivité tient uniquement des avantages qu’il tire de cet ordre. Mais comme nous l’avons vu avec la réponse à la première question ci-dessus, il n’est pas certain que le fonctionnaire soit lui-même au-dessus des autres catégories sociales qui militent pourtant pour le changement de l’ordre établit. Ce qui manque donc au fonctionnaire, c’est sa capacité à imaginer un monde autre, un monde où il ne serait plus fonctionnaire et où il aurait à tout recommencer. C’est ce statuquo qui est la marque de fabrique de tout système basé sur le fonctionnariat et c’est ce même statuquo qui rend le fonctionnaire incapable d’insuffler le moindre développement. Pour pallier à ce manquement, les universités camerounaises ont introduit depuis près de 10 ans des modules d’entreprenariat destinés à offrir aux étudiants une autre vision de leur formation ainsi que les retombées non-fonctionnariales qu’ils pourraient en tirer. Malheureusement, ceci n’est fait qu’au niveau de l’Université, à un moment où l’essentiel de la conception du monde de ces étudiants est déjà formé. Vivement donc que la réduction des écoles à intégration directe rende les apprenants plus imaginatifs.

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QUE FAUT-IL RETENIR ?

On n’est jamais autant productif que lorsqu’on est dos au mur. Le gouvernement camerounais l’a-t-il définitivement compris ? Il semble que oui. Il prépare depuis plusieurs années ses citoyens à se prendre eux-mêmes en charge sans l’attendre. Il vient d’appuyer sur l’accélérateur. Cette situation est difficile à accepter parce que nous avons toujours cru pour la plupart à l’État providence. Mais la douleur de ce changement de paradigme passera et le développement suivra. Il manque maintenant à mettre sur la table le dossier de l’accompagnement et de la régulation du secteur privé pour qu’il ne soit pas à la merci de l’humeur des individus qui pour la plupart ne sont que des passagers clandestins de l’anti-esclavagisme.

SUR LA PHOTO : le nombre de places disponibles en première année du premier cycle de l’ENS de Bambili (Université de Bamenda) pour le compte de la rentrée académique 2020/2021.

Djia Voltaire

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Patrick Zambo

Rédacteur prolifique spécialisé en journalisme d'investigation, Patrick Zambo a rédigé des contributions pour de nombreux organes de presse nationaux et internationaux. Réputé pour sa rigueur et son impartialité dans le traitement de l'information, il sait faire montre d'une méthodologie à toute épreuve. Contact : patrick.zambo@newsclic.info Tel : +1(415) 800-3517

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