DiversNutrition et santéToute l'actu

Que faites-vous des numéros de vos morts ?

“Les morts ne sont pas morts” disait Anta Diop, selon ce dernier nos personnes disparu sont bel et bien avec nous plus physiquement mais leurs âmes sont avec nous au quotidien …par ailleurs le plus souvent lorsqu’il nous arrive de perdre un proche, l’un des premier reflexe est souvent celui de fouiller nos anciennes conversations téléphoniques…parfois nous lançons un appel sur le numéro de la personne par curiosité et apres… Que faire des numeros de nos morts? Vous les effacez de la mémoire de votre téléphone ? Vous n’y touchez pas jusqu’à ce que le destin s’en charge (téléphone dérobé, données évaporées) ? 

Sophie Calle, artiste plasticienne, interroge les visiteurs du Musée de la chasse et de la nature, à Paris. Son exposition s’ouvre sur le thème du deuil et de l’absence.

Quand son père, “Bob”, cancérologue et collectionneur d’art, est mort au printemps 2015, elle a conservé son numéro. “Pas facile”, de le retirer. Fâcheuse conséquence : dans une œuvre en forme de pierre tombale, elle écrit l’avoir un jour appelé par mégarde… Elle a raccroché aussitôt.

De l’au-delà ? Le numéro de son père a visiblement été réattribué à un être vivant laconique. Sur son téléphone, trois lettres :

Comme Sophie Calle, Emmeline, 30 ans, ne se résout pas à supprimer le numéro de son père, décédé en juillet 2012. L’étudiante infirmière a beau savoir que l’alignement de chiffres lui ayant appartenu n’est qu’un identifiant qui lui permettait d’entendre sa voix derrière un boîtier, le geste est inenvisageable.

C’est “irrationnel”, admet-elle, d’autant qu’elle connaît encore cet alignement par cœur. Il y a une “idée un peu folle” derrière :

“Petite trace mémorielle”

Pour beaucoup de ceux qui ont répondu à notre appel à témoignages, l’action de suppression matérialise la perte, la séparation, l’éviction de leur monde.

“Cela me donnerait le sentiment de le supprimer volontairement et définitivement, d’entériner sa mort officiellement”, développe Laetitia, 40 ans, journaliste, au sujet de son père, parti il y a trois ans et demi. 

Ce serait le “tuer une deuxième fois”, opine Marie, 32 ans. 

Jérôme (un pseudo) imagine que son ancienne petite amie, qui s’est suicidée il y a quelques années, lui en voudrait si elle le voyait, de là où elle se trouve, supprimer son numéro. Il se sentirait coupable, également : “Ce serait comme l’effacer de ma mémoire.”

S’il est récemment parvenu à se séparer d’un pull qui lui appartenait, il garde encore son “06”.null

“Pourquoi l’effacer ?”

Isabelle, 47 ans, juriste en entreprise, nous retourne la question : pourquoi effacerait-elle le numéro de son mari, décédé il y a sept ans ? 

Elle le garde près d’elle, de la même façon que l’on conserve des photos, des lettres ou une alliance. Isabelle précise que cela ne l’a pas empêchée de faire son deuil. 

LIRE :  Une jeune fille de 21 ans aurait été tuée par son copain qui l'a surpris en plein appel vidéo avec un autre.

Le téléphone symbolise aussi le lien avec la voix, “la première chose qui s’efface de la mémoire”, note Isabelle.

Julien paie encore l’abonnement du téléphone de sa compagne, décédée il y a près de trois ans. Il ne peut pas concevoir que son numéro revienne à quelqu’un d’autre et il veut pouvoir appeler de temps en temps son répondeur, pour entendre encore le son de sa voix.

Lien virtuel

Le téléphone, c’est un numéro personnel, une pièce de l’identité. “Une extension de la personne”, formule une interviewée.

“Il nous lie virtuellement à la personne en question”, ajoute Laura, 24 ans.

“Les rares fois où je me suis dit ‘tiens, je vais faire un tri dans mon répertoire’, ça c’est soldé à garder les morts et effacer les vivants”, résumeMarijke, 25 ans, étudiante en sciences du langage.

Marijke dit que le numéro de ses proches décédés est “un code à travers lequel un contact était possible sans qu’ils soient, eux, matérialisés”.null

Pour certains, cette possibilité de connexion immatérielle donne à la conservation du numéro un geste quasi mystique. “Si jamais mon mari me rappelait, je serai là pour lui répondre…”, écrit Isabelle.

Comme s’il n’était pas mort

Conserver le numéro d’un proche peut aussi être une “tentative de faire comme si le mort n’était pas mort”, pour reprendre les mots dusociologue Tanguy Châtel. C’est en substance ce qu’écrit une lectrice, en conclusion de son message et du “06” d’un amour de lycée, décédé :

Les outils numériques offrent à l’angoisse universelle de la disparition une compensation virtuelle. Les notifications Facebook ou la présence d’un numéro dans un répertoire peuvent rendre plus réaliste encore le mirage dont parle Tanguy Châtel dans “Télérama” :

Certains des endeuillés interviewés admettent d’ailleurs n’être pas encore arrivés au bout des cinq phases du deuil (le déni, la colère, la négociation, la dépression, l’acceptation).null

Bien que son ventre se tord quand elle tombe sur son nom, Isabelle, 43 ans, n’arrive pas à effacer le numéro de son compagnon, décédé brutalement à l’automne 2016. L’effacer, ce serait le faire disparaître une seconde fois ; elle s’y refuse. 

Parce qu’il voyageait beaucoup pour son travail, le couple communiquait énormément au téléphone, d’où l’affect particulier qui résonne autour de l’objet. Supprimer le numéro, ce serait perdre “une espèce de lien” qui les unit encore. 

Des textos de regret

Quelques jours avant notre appel, Marie, 32 ans, en formation dans le social, discutait avec sa mère de la présence dans son téléphone du numéro de son père, emporté par un cancer il y a quatre ans. Elle est arrivée seule à la conclusion que son deuil n’était pas digéré.

Le ticket de livraison du bouquet de fleurs qu’il lui avait envoyé pour ses 20 ans a eu le temps de blanchir complètement. Le gilet râpé de son père n’est plus sur la chaise de la salle à manger – il est resté là des mois, telle une relique. Son numéro est lui toujours dans son répertoire :

LIRE :  Juventus : Buffon en marche pour un nouveau record.

Les quelques mois suivant les funérailles, “la période où les émotions sont à vif”, Marie lui a envoyé des textos. Elle savait bien que le téléphone à clapet était rangé dans un panier-tiroir, chez ses parents, et pas dans la poche de son père – “il ne l’a pas amené avec lui”. Elle a eu besoin de lui écrire :
“Je lui ai dit que c’était injuste, qu’il aurait pu plus se battre, qu’il nous avait laissés sans nous y préparer. Je lui envoyais des messages de regret également – notre relation était complexe.”

Puis la fréquence des messages s’est espacée. Elle n’en a plus envoyé (“l’au-delà n’a pas de réseau”).

“Putain, je t’aime ami”

Comme la jeune femme, Vincent a envoyé un dernier SMS à un ami qui s’est donné la mort en décembre 2016.Le réalisateur de 44 ans s’en veut de ne pas avoir pris le temps de l’appeler ou de le voir, les deux dernières années avant le suicide. Leur relation s’était “laissée aller”. 

Une semaine après la cérémonie, Vincent lui a envoyé un long message, retrouvé au fond de son téléphone. Il n’en a jamais parlé à personne.

Un an s’est écoulé depuis ce SMS, Vincent n’est toujours pas arrivé à appuyer sur la touche “supprimer”.

Ça le rendait “trop vivant”

A l’inverse de Marie ou Vincent, ceux qui ont besoin de rayer un numéro parlent de la nécessité d’acter le décès. Pour se “protéger”, Sandrine, 35 ans, a effacé le numéro et le profil Facebook de son père, quelques jours après son enterrement. 
“Je ne supportais pas qu’il ait une vie ‘digitale’ alors qu’il n’était plus là. Je ne voulais plus voir apparaître son nom, ça le rendait justement trop ‘vivant’.”

Bryan, 20 ans, étudiant en école de commerce, a perdu il y a deux ans une amie dans des “conditions horribles” – elle a été tuée par son conjoint, qui s’est ensuite donné la mort. La première réaction de l’étudiant, quand il a appris le décès depuis Singapour, où il résidait, a été d’appeler et d’envoyer des messages à son amie, pour “vérifier par [lui-même] qu’elle n’était plus parmi nous”. 

Loin de son groupe d’amis, et de leur ville natale, “le téléphone était la seule chose qui [le] reliait plus ou moins à elle”. Bryan a supprimé son numéro en pleine nuit – à 4 heures du matin, 10 heures heure locale en France. L’enterrement était en train d’avoir lieu.

LIRE :  LDC Afrique : Al Ahly ne veut pas de Bakary Gassama pour la demi-finale

“Je savais qu’il fallait faire une coupure pour faire le deuil”, explique-t-il.

Réincarnation (téléphonique)

Laetitia, qui conserve le numéro de son père défunt dans son téléphone, s’est souvent demandé qui pouvait bien avoir récupéré ses dix chiffres. Il n’existe pas d’obligation légale encadrant la ré-attribution d’une ligne après sa résiliation. En pratique (et quelle que soit la raison de la fin du contrat), les opérateurs l’attribuent à un nouvel abonné dans les trois à six mois qui suivent. 

“Je me suis imaginé appeler pour entendre, en quelque sorte, la nouvelle voix de mon père”, poursuit Laetitia. Qui est au bout du fil aujourd’hui ? Un ado prépubère ? Un éleveur de brebis ? Elle réfléchit :

Le remplacement d’une voix familière par celle d’un inconnu horrifie Isabelle, 43 ans, qui n’a jamais effacé le numéro de son compagnon.

Elle imagine le choc qu’elle n’est pas prête à affronter :

“Un jour, je n’ai plus résisté”

Et puis il y a ceux qui un jour appellent, au risque de casser le “fantasme” du fantôme au bout de la ligne. Blandine, 42 ans, fonctionnaire, a “essayé de lutter” pour ne pas rappeler sa grand-mère adorée…

“Ne plus faire son numéro a été presque insupportable”, décrit la quadragénaire, qui imagine encore la sonnerie retentir dans la maison de sa grand-mère et son vieux téléphone fixe faire “ding” au moment où elle décroche… 

“Bien que c’était stupide”, elle a composé le numéro et une femme a répondu. Blandine lui a fait croire à une erreur, après avoir hésité à se confier. Elle n’a pas retenté d’entrer en contact avec sa grand-mère. 

Grâce à un chatbot, elle parle à son ami mortAmar (son prénom a été changé), 35 ans, commis de cuisine, a lui aussi composé le numéro de son père, toujours dans son téléphone. Presque un an s’était écoulé depuis l’enterrement. Chez ses parents, c’est comme si le temps s’était arrêté.

Amar était dans la voiture, à l’arrêt. Dehors, on entrait dans l’automne. “Spontanément, je l’ai appelé”, dit-il – il se ressaisit et rectifie – “j’ai appelé”. Au loin, il a entendu un bip rassurant. “Tit tit tit tit.”

Personne au bout du fil.

A l’autre bout de la ligne, il y a des vivants qui ignorent que leur numéro apparaît dans le répertoire d’inconnus. Le vôtre s’y trouve peut-être. Aucun lien n’unit ces personnes, si ce n’est le hasard et une série de chiffres.

Tags

Davidson Ngomengom

Davidson Ngomengom est un auteur et rédacteur spécialisé dans les chroniques sportives. Doté d'une maîtrise transversale des sujets d'actualité, il a, à son actif de nombreuses contributions dans la presse écrite, et les blogs sportifs. Email : ngomengom.davidson@newsclic.info Tel : (237) 666 885 340

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer

Adblock détecté

La maintenance de notre site repose sur des revenus issus des publicités saines. Veuillez désactiver votre bloqueur de publicités pour visualiser notre contenu.
Enable Notifications.    Ok No thanks